• Finlande : le consensus social se fissure

    Ecrit en 2010

    1 - La grève des dockers

     

    En Finlande, comme dans tous les pays nordiques, le consensus social a régné en maître depuis 1945. Pourtant la reconnaissance du fait syndical y a été tardive. La situation a évolué pendant la guerre ; en 1944 fut conclue une première convention générale.

    Au sortir de la guerre, la Finlande a su habilement gérer sa situation entre l'URSS et l'Occident. Tout en appartenant économiquement et idéologiquement au monde capitaliste, la Finlande, qui devait d'importants dommages de guerre à l'URSS, avait une économie dont les débouchés étaient assurés par son puissant voisin. Grâce à une politique volontariste de l'Etat, la Finlande a pu diversifier son économie en se spécialisant dans des créneaux à sa mesure, mais hautement technologiques, reposant sur l'exportation. L'électronique, la mécanique, la chimie, l'agro-alimentaire.. vont compléter l'activité industrielle liée à l'exploitation de ses vastes forêts. Dans le même temps la Finlande a entretenu avec l'URSS des relations économiques privilégiées, qui lui seront fort utiles au moment des crises pétrolières.

    La prospérité économique a nourri le consensus social, au point qu'un dirigeant de la plus importante confédération syndicale du pays, la SAK, a pu déclarer : « D'une société de classe, nous sommes passés à une société d'intérêt et de pression où l'on essaie de se comprendre les uns les autres. »i. Il ne s'agit pas de se défendre contre l'exploitation, mais de défendre ses intérêts dans un monde dont on juge les règles légitimes. La négociation est au coeur du système, car il est posé comme postulat que tout le monde est gagnant en sauvegardant la paix sociale. Ce fonctionnement supposait un réel partage des fruits de l'expansion économique, et un équilibre des forces. Le monde du travail a été toujours été fortement- syndiqué jusqu'à une hauteur de 80%-, ce qui lui donné un réel pouvoir. Le droit de grève est reconnu, mais il est fermement encadré pour permettre de résoudre les différends par la négociation : le gouvernement a le droit d'imposer un délai supplémentaire de quinze jours avant le déclenchement d'une grève, afin que le médiateur du gouvernement puisse remplir son office.

    Dans les faits, le « consensus social » n'a jamais été tout à fait conforme ni à sa théorie ni à l'image d'Epinal qu'on a voulu en donner. Les syndicats avaient tendance à déclencher des grèves pour « accélérer » les négociations et le patronat à jouer de l'épreuve de force. Il n'a jamais manqué de voix pour réclamer des restrictions au droit de grève. Mais, globalement il avait permis aux salariés finnois de ne pas trop mal tirer leur épingle du jeu, dans les années d'expansion économique et dans les années de crises.

    Le consensus social fonctionne toujours en Finlande : des menaces de mouvements, ou des arrêts de travail de courte durée, aboutissent à la signature d'accords. En juin 2010, SAK est fière d'annoncer que malgré la récession, ses syndicats ont défendu le maintien du niveau des salaires, des avantages et des droits des salariés. Un accord a été signé dans la métallurgie, et globalement SAK estime que malgré l'effondrement économique le pouvoir d'achat des travailleurs a pu être défendu.

    La confédération SAK évoque cependant des ombres au tableau : le chômage persistant, l'emploi de briseurs de grève dans le conflit des dockers durant le premier trimestre. La confédération patronale déclare qu'elle ne veut plus désormais participer à des négociations globales pour des accords cadres sur les salaires. C'est un tournant par rapport aux relations sociales établies depuis des décennies : depuis la signature en 1968 d'un tel accord national, son renouvellement était devenu la règle. SAK souligne la faiblesse de la coordination syndicale : en réalité, le consensus social finnois est en train de se fissurer, ce que démontre la grève des dockers.

    Une grève nationale des dockers de plus de quinze jours

    En janvier 2010, le dialogue pour le renouvellement de l'accord collectif des dockers en arrive à un point de rupture. L'intervention du médiateur national n'a amené aucun résultat. Parmi les points en litige, le point principal concerne la protection en cas de licenciement. Les dockers veulent une indemnité équivalente à un an de salaire, ce que le patronat refuse catégoriquement. Le montant actuel correspond à six mois de salaire. Le syndicat des transport, (auquel sont affiliés les dockers), ATK estime que le niveau d'insécurité sur l'emploi et la montée du chômage sont tels qu'il justifie leur demande. Pour le patronat, cette demande est « hors des usages », et absurde dans le climat économique actuel. Pour les salariés, cette indemnité de licenciement est une proposition patronale, dont le montant n'avait pas été fixé.

    Les dockers syndiqués – 3 100 permanents et 400 occasionnels – sont près à suivre le mot d'ordre . La grève est prévue à partir du 19 février s'ils n'obtiennent pas satisfaction à l'issue de la discussion. Ils se disent déterminés à aller jusqu'au bout.

    Dans une économie qui repose pour l'essentiel sur ses exportations, les dockers ont effectivement une arme entre leurs mains. Dès l'annonce de cet arrêt d'une journée, le patronat des industries à haute technologie commence à pousser des cris d'orfraie : ATK joue un jeu dangereux, disent-ils ; les pertes seraient irréparables si le pays perdait sa fiabilité sur ses livraisons. Les dockers doivent renoncer à leur plan et revenir à la raison : sa mise à exécution saperait la base de la prospérité des finnois.

    La fédération patronale des industries papetière monte également au créneau. Le projet de grève des dockers ne seraient pas en prise avec la réalité actuelle. Elle mettrait en jeu les emplois dans cette industrie, qui a entrepris un difficile changement structural et qui commençait juste à rétablir son équilibre.

    Les dockers lancent le 2 février une grève d'avertissement, destinée à peser sur les négociations. Ils ont aussi décidé de ne plus effectuer d'heures supplémentaires. Seuls les membres des bureaux de la direction s'activent pour décharger quelques bateaux, et plusieurs dockers veillent que des produits tels que des médicaments ou de la nourriture ne soient pas laissés à l'abandon.

    Mi-février, le ministère des affaires économiques décide d'exercer sont droit de reporter la grève, pour une durée de 15 jours, soit jusqu'au 4 mars. Il justifie sa décision par le fait que la grève, qui arrêterait 80% du trafic, infligerait de graves dommages au commerce extérieur et à la société tout entière.

    Mais les pourparlers sous l'égide du médiateur national Esa Lonka ne permette pas d'éviter le déclenchement du mouvement, qui débute effectivement le 4 mars. Selon le conciliateur, les positions des deux parties sont si éloignées qu'il ne sert à rien d'élaborer une proposition d'accord.

    Les employeurs mettent en avant des débrayages non autorisés pour réclamer des amendes et des dommages et intérêts pour les grèves illégales. Les syndicats soulignent que les demandes de la confédération patronale, EK, interfèrent essentiellement avec les efforts pour résoudre le conflit en cours : EK cherche des moyens pour exercer des pressions, ce qui ne fait que rendre les négociations plus difficiles.

    La confédération patronale n'hésite pas à dramatiser lors d'une conférence de presse. La grève des dockers casserait le redémarrage de l'économie finnoise : elle détruirait plus d'emplois en Finlande qu'il n'y a de dockers ! L'argument clé est la perte de fiabilité et le détournement définitif des clients des ports et de la production nationale.

    Le syndicat des dockers conteste la version de la confédération patronale, dont l'objectif reste de substituer des accords locaux au détriment d'un accord national.

    La confédération patronale EK fulmine : il devrait y avoir un mécanisme pour contraindre de petits secteurs stratégiques à accepter des accords. Elle invite à une refonte approfondie du système de dialogue social, et exhorte le gouvernement et les syndicats à prendre rapidement des mesures qui contraindraient des syndicats comme AKT d'accepter un accord, quand un petit groupe professionnel menace le redressement économique dans un contexte de crise persistante.

    La grève est estimée coûter 100 millions d'euros par jour au total aux exportateurs finnois : environ 70 pour l'industrie technologique et 30 pour les industries liées à l'exploitation de la forêt. La situation est particulièrement cruciale pour les entreprises papetières, qui ne disposent pas de capacités de stockage, et qui sont rapidement contraintes à l'arrêt technique si leur production n'est pas rapidement enlevée. Elles luttent depuis plus d'une décade avec les bas coûts et la surcapacité dans les marchés globaux. De fait, plusieurs usines arrêtent leur activité : dans ce cas, la loi n'oblige pas l'employeur à verser le salaire au-delà de sept jours.

    Les discussions reprennent au 7ème jour de grève, sous la médiation d'Esa Lonka. Du côté patronal, on maintient que les discussions avaient seulement portées sur le financement des jours chômés : les opérateurs portuaires ont mis en place un fonds pour permettre aux compagnies d'apporter une aide financière à leurs employés licenciés. Le fonds contient actuellement 200.000 euros, mais aucun n'en a encore été utilisé. Les syndicats insistent sur le fait que les employeurs doivent contribuer au fonds, et l'utiliser pour leurs employés qui ont perdu leur emploi, pour l'équivalent d'un an de salaire.

    Un autre point de désaccord concerne la flexibilité des heures de travail. Le patronat se plaint d'une « excessive rigidité » dans les horaires de travail dans la branche, alors que la nature du travail impliquerait plus de « flexibilité ».

    Dans les jours précédents, les employeurs ont opposé une fin de non-recevoir aux demandes syndicales touchant la sous-traitance du travail portuaire. Ils demandaient que les sous-traitants appliquent les accords conclus avec le syndicat et que les délégués syndicaux soient consultés à propos du recours à la sous-traitance.

    Les employeurs disent craindre, s'ils donnent suite à la revendication concernant l'indemnité de licenciement, de déclencher des demandes similaires de la part d'autres syndicats.

    Dans la deuxième semaine de grève, les négociations reprennent autour des autres points en négociation, en excluant des discussions le principal point d'achoppement. Le médiateur veut les concentrer sur les questions de la sous-traitance et de la «flexibilité ». Il a convié aux rencontres les confédérations patronale (EK) et syndicale (SAK). De son côté, le syndicat des transports a décidé, pour mettre les dockers en position de force, d'augmenter de façon significative l'indemnité qu'il verse aux dockers engagés dans l'action. Les confédérations, désormais associées à recherche de solutions, invitent à sortir de l'impasse. La confédération patronale propose que le conflit soit tranché par le tribunal du travail.

    Parallèlement, les opérateurs portuaires ont commencé à recruter de la main-d'oeuvre non syndiquée. Les représentants des dockers font valoir que le recours à ces méthodes affectera l'état d'esprit des dockers même quand le conflit sera résolu. Pour Multi-Link Terminals, il n'y a rien là d'illégal et l'entrepreneur balaie les arguments de ses interlocuteurs : les offres d'emploi ne sont pas légion et l'entreprise ne doute pas de pouvoir, à l'avenir, embaucher d'enthousiastes travailleurs.

    Le travail des briseurs de grève vient renforcer celui de l'encadrement. Facebook a été mis à contribution pour leur recrutement ; le site annonce vouloir réparer l'injustice causée par un petit groupe qui veut faire passer ses intérêts avant ceux de la société tout entière !

    Près d'une centaine de dockers grévistes ont tenté de bloquer l'accès du port de Kokta et d'empêcher le déchargement des camions. Un cadre a tenté avec sa voiture de forcer le piquet de grève. Les manifestants en colère ont cogné la voiture, mais les dégâts se limitèrent à un bris de pare-brise. Le syndicat des transports lui-même a pris ses distances avec l'action, dont il reporte la responsabilité sur l'organisation locale, tout en disant « comprendre ».

    Le recours à des salariés non syndiqués se généralise dans les ports.

    Au 18 mars, la grève entre dans sa troisième semaine. Un porte-parole de la confédération patronale, dans le journal « Bloomberg Businessweek » s'en prend au droit de grève, au nom des 1,65 milliards d'euros qu'aurait entraîné le conflit. La Finlande a besoin de lois qui obligent les employeurs et les travailleurs à parvenir à un accord dans un certain nombre d'industries clés. La législation actuelle du droit de grève en Finlande date des années 1960, mais elle n'est plus adaptée au monde actuel mondialisé. Il extrapole le problème à l'échelle européenne : d'autres exportateurs en Europe pourraient subir le même sort. En Grande-Bretagne, les employés aériens peuvent cesser le travail cependant que la Grèce frappée par la crise a du faire face à deux rounds de grève quand le gouvernement a essayé de réduire les salaires pour stabiliser le plus important déficit de la zone euro. Selon un économiste cité par le journal, les grèves vont s'accroître car les gouvernements vont devoir prendre des mesures impopulaires.

    Le recours aux briseurs de grève a choqué le monde syndical. La confédération des syndicats suédois, SAK, s'interroge sur la riposte. Une pétition est lancée, une grève est prévue pour le 26. SAK considère que le recours à une main-d'oeuvre non qualifiée ne se justifiait pas. Cela n'a fait qu'aggraver les tensions et mettre en danger les principes de la « société contractuelle » finnoise. Elle dénonce une tentative d'écrasement du droit de grève, au nom de la compétitivité nationale, ainsi qu'une remise en cause de la sécurité par les entreprises qui ont recours à une main-d'oeuvre non formée.

    Le syndicat des cheminots proposent de bloquer les trains desservant les ports. Mais le 19 mars, les dockers reprennent le travail.

    Ils ont accepté la proposition du médiateur et signé un contrat valable deux ans. Les dockers dont le contrat est terminé ne seraient pas automatiquement bénéficiaires de la prime de licenciement. En fait ces accords seront à renégocier localement avec chaque compagnie, à partir d'un panel de mesures d'assistance énumérées dans l'accord national. Elles sont relativement modestes. Quant aux hausses de salaires, elles s'aligneront sur celles obtenues par les routiers après un récent conflit. Selon le responsable du syndicat des transports, c'est une solution acceptable, tout en reconnaissant que les améliorations sont contrebalancés par des reculs.

    Combien aurait coûté la satisfaction de la revendication des dockers ? Les opérateurs portuaires qui n'ont pas su mettre plus de 200.000 euros dans le fonds destinés à protéger les dockers  en cas de licenciement, ont préféré faire perdre à l'économie finnoise 1,65 milliards d'euros ! L'intransigeance patronale est à comprendre dans le cadre plus général d'une offensive contre les salariés, permise par la montée du chômage et la concurrence instaurée entre les travailleurs.

     

    2 - Montée du chômage et dégradation du rapport de force

     

    En Finlande, c'est l'ensemble du monde du travail qui est fragilisé par la montée du chômage.

    Environ le cinquième des salariés des industries à haute technologie seront concernéx par le chômage technique. Tous ceux qui avaient espéré que la reprise économique mondiale avait radicalement tiré d'affaire l'industrie lourde finlandaise doivent déchanter. Même si une amélioration est décelable dans les chiffres des commandes, les perspectives sont faibles, la plupart des commandes sont à court terme. L'année dernière, 24 000 emplois ont été perdus, et 10 000 devraient l'être en 2010. Actuellement, ce sont 57 000 personnes qui sont en chômage partiel, qui pourrait se transformer en licenciements si la demande ne redémarre pas rapidement.

    2009 a sonné le glas pour des entreprises des secteurs traditionnels d'activité, comme par exemple l'habillement, ou la fabrication d'objets courants produits en Finlande depuis plusieurs générations. Les délégués syndicaux invitent les consommateurs à s'arrêter et à réfléchir aux causes des prix si compétitifs de la production étrangère. Dans la presse syndicale, ils dénonce les conditions de travail « esclavagiste » qui les rendent possibles. Ils s'interrogent sur l'attitude des gouvernements finnois présents et passés : l'industrie du vêtement est sur le déclin depuis plusieurs décades, mais aucun gouvernement n'a rien fait pour arrêter ou tout au moins, enrayer la tendance, rappelant que d'autres secteurs industriels ont fait l'objet d'un soutien des pouvoirs publics. Dans les années 1970, le secteur comptait près de 65.000 salariés ; ils ne sont plus que 7.500. A cette découverte un peu naïve de la dure loi de l'exploitation qui régit le capitalisme, le patron d'une entreprise de confection masculine réagit par un franc cynisme. Interrogé sur le redémarrage possible de ses ateliers en Finlande, il répond ne même pas le souhaiter : cela signifierait que le peuple finnois s'est appauvri à un point tel que les salaires et les autres formes de rétribution des travailleurs seraient descendus à un niveau si bas que la production pourrait redevenir rentable.

    Dans ce contexte, les employés malades, vieux ou « difficiles » sont les premiers à être congédiés. Mais c'est bien le facteur « âge » qui est le premier pris en compte pour licencier. Alors que le patronat mène un lobbying actif pour relever l'âge de la retraite, au niveau des entreprises les employeurs prennent des décisions qui vont dans le sens inverse. Les syndicats les accusent de mener double jeu.

    SAK, la principale confédération de « cols bleus », appelle à de profonds changements dans la politique de l'emploi du gouvernement. Elle propose un plan en dix points qui impliquerait une dépense de plus de 100 millions dans des plans pour l'emploi. De plus, elle propose de prévoir entre 50 et 100 millions d'euros pour l'éducation et la formation professionnelle. Elle fait également des propositions de réforme pour l'éducation des jeunes et la formation des adultes.

    Dans un rapport récent sur la Finlande, l'OCDE préconise ses recettes habituelles, qui n'auront d'autres effets que d'affaiblir encore le monde du travail. L'OCDE met en garde la Finlande contre les accords collectifs nationaux du travail, et dans le même temps presse les syndicats et les organisations patronales de mieux « coopérer ». Dans ce rapport, l'OCDE examine les secteurs clés de la politique économique finnoise ces dernières années : éducation, marché du travail, fiscalité, vieillissement de la population, et systèmes de retraite, sont passés en revue. La réaction de SAK est plutôt favorable : elle approuve la recommandation de l'OCDE d'accroître les fonds pour une politique active de l'emploi. SAK se démarque cependant de la partie du rapport qui traite de la politique du chômage : il contient des informations erronées et exagère la « générosité » des allocations de chômage finnoises.

    Un rapport de force dégradé

    Les négociations d'accords locaux mettent en évidence que le patronat tente -pas toujours avec succès, d'ailleurs- de tirer parti de la situation de chômage pour imposer des reculs importants au monde du travail.

    Dans l'industrie alimentaire, le patronat a été obligé de faire marche arrière dans ses projets d'augmenter la «flexibilité » dans les horaires quotidiens et hebdomadaires ; il voulait porter cette « flexibilité » jusqu'à dix heures par jour et six jours par semaine.

    En avril, à Helsinki, 700 conducteurs de bus sont en grève, contre la décision unilatérale de l'employeur de remplacer l'accord collectif spécifique l'entreprise par l'accord national, moins avantageux. Les syndicats qualifient cette méthode « d'accord-shopping », accusant les employeurs de « faire leur marché » parmi les accords disponibles pour imposer aux travailleurs celui qui leur est le moins favorable ; depuis quelques années, cette pratique patronale est devenue très commune pour contourner les obligations et miner l'unité du mouvement syndical.

    Autre exemple, lors du renouvellement de l'accord des employés des salles de jeux, le patronat tente de faire passer la clause selon laquelle les salariés ne seraient pas autorisés à faire grève pendant la durée de l'accord collectif : les employés organisent spontanément un arrêt de travail pour couper court à cette prétention.

    L'offensive concerne également la fonction publique. Une loi très controversée modifie depuis le début de l'année le statut du personnel de l'Université, qui auparavant appartenait pleinement à la fonction publique. Depuis le 1er janvier, il en sont sortis et doivent désormais négocier avec un consortium représentant les seize universités du pays leur accord collectif de travail.

    Les salaires ne constituent pas le point de friction : l'inflation est négligeable en Finlande et l'augmentation du salaire pour suivre le coût de la vie n'est pas réellement un problème. La préoccupation des syndicats concerne les congés annuels et les arrêts maladie. Pour le personnel, le congé annuel plutôt avantageux apparaît comme une juste contrepartie de la modestie des salaires. Le consortium entend pourtant revoir la durée de ce congé à la baisse, tout comme il veut réduire la période pendant laquelle le personnel touche l'intégralité de son salaire en cas d'arrêt-maladie.

    Pendant la période de discussion de la loi, on avait assuré au personnel qu'il ne perdrait aucun avantage et qu'il verrait même ses condition de travail s'améliorer. Il était resté globalement sceptique ; avec une telle attaque à peine la loi entrée en application, les pires craintes ont été dépassées par la réalité.

    Décidément, en Finlande, le consensus social n'est plus ce qu'il était ! Le peuple finnois se trouve confronté à la brutalité d'une offensive de classe ; les travailleurs doivent se mobiliser pour conserver leurs acquis. Suivant les branches professionnelles, cette résistance est plus ou moins facile et de nombreux salariés sont marginalisés, sans stratégies à mettre en oeuvre pour combattre le chômage qui les menace.

    3 -La main-d'oeuvre immigrée surexploitée

     

    Dans le même temps où il tente de revenir sur les acquis des travailleurs finnois, le patronat a également recours à la main-d'oeuvre immigrée. Jugée plus docile, moins informée de ses droits et en situation précaire, il est plus facile de lui imposer des conditions de travail et de rémunération en dessous des normes légales.

    Une partie de ces travailleurs étrangers provient de l'Estonie voisine, avec laquelle la Finlande entretient depuis longtemps des rapports privilégiés. Traditionnellement, les saisonniers employés par les fermes finnoises au moment de la cueillette des fraises viennent d'Estonie. Mais ce pays a été dévasté par la crise : aussi les fermiers finnois sont submergés de demandes. Dans tous les corps de métiers, le patronat dispose ainsi à la frontière d'une armée de réserve disponible. Les estoniens ne sont pas seuls : des travailleurs issus d'anciens pays du bloc de l'Est, en autres des polonais, ou du sud-est asiatiques (vietnamiens) sont privilégiés par les employeurs qui trouvent ainsi le moyen de réduire la rémunération du travail.

    En théorie, les travailleurs étrangers doivent bénéficier des mêmes avantages que les travailleurs finnois. Mais la légalité est allègrement outrepassée, surtout dans le secteur des travaux publics et du bâtiment. Des entreprises finnoises licencient des travailleurs nationaux pour sous-traiter avec des entreprises estoniennes ou polonaises qui sous-payent leur personnel en toute illégalité. Ces pratiques sont condamnées par les tribunaux, mais les sanctions ne doivent guère être dissuasives en regard des bénéfices engrangés puisque certaines sont récidivistes.

    D'autres travailleurs ont encore plus vulnérables que les ressortissants de ces pays européens, vivant des situations de véritable esclavage : la police enquête sur des cas où les employés subissaient des agressions physiques, exécutaient de longues semaines de travail pour quelques centaines d'euros par mois. L'ignorance de la langue locale ouvre la voie à tous les abus, comme celui de cet ouvrier vietnamien dont le patron récupérait sur son compte en banque l'essentiel de la paye, juste après le virement... Ces dernières années, de plus en plus d'affaires de mauvais traitements de la main-d'oeuvre immigrée sont apparues sur la place publique. Les scandales évoquées dans la presse ne sont que la partie émergée de l'iceberg. C'est tout un système qui s'est construit sur l'exploitation de la main-d'oeuvre immigrée.

    En avril 2010, les syndicats se mobilisent dans le nord du pays. La multinationale de la construction Skanska, d'origine suédoise, prévoit de recruter 40 estoniens pour la construction d'un bâtiment pour une entreprise d'Etat à Rovaniemi, malgré un fort taux de chômage, et en particulier dans le secteur de la construction. Un parti de gauche a déclenché une enquête parlementaire. L'entreprise se défend : les estoniens seront payés en conformité avec la convention collective finnoise.

    Cet argument ne convainc pas les syndicats : l'entreprise devant régler en plus des « per diem » à ces travailleurs transplantés, l'embauche de salariés étrangers n'est pas rentable si les accords collectifs sont respectés. Les responsables syndicaux connaissent la situation à Helsinki, où les abus sont monnaie courante : les heures supplémentaires ne sont pas comptabilisées et certains travailleurs étrangers doivent même rétrocéder une partie de leur salaire, d'autres font l'objet d'intimidation de la part de leurs employeurs. Les syndicats craignent que ces pratiques douteuses ne se répandent dans leur région.

    C'est l'ensemble du mouvement syndical qui se mobilise autour de cette question. Du côté des fonctionnaires du Trésor, on dénonce une législation « inoffensive ». Les inspections des représentants du ministère constatent régulièrement des infractions à la loi, mais leur action n'est pas en mesure de combattre le système.

    Pour le responsable syndical du bâtiment, le recours à des travailleurs « sans papiers » soulève des problèmes bien connus auxquels personne ne veut s'attaquer. La fédération a interpellé quasiment tous les décideurs, en vain. Les employeurs n'auraient aucune raison de s'adresser à de la main-d'oeuvre étrangère si tous les salaires, cotisations sociale et impôts étaient versés intégralement. L'administration fiscale et les compagnies d'assurance vérifient juste les papiers, mais là où il n'y a pas de papier il n'y a rien à inspecter ! On compte entre 20.000 et 30.000 travailleurs étrangers dans le secteur du bâtiment, la plupart dans le « grand Helsinki ». La plupart viennent d'Estonie et de Pologne, mais aussi d'autres origines. Par exemple, les ouvriers sur les chantiers de construction du réacteur nucléaire d'Olkiluoto ressortent de plus de 60 nationalités différentes... Dans le même temps, le taux de chômage augmente parmi les travailleurs finnois du secteur, jusqu'à 25%, soit environ 20.000 personnes.

    Aucune politique, aucune mesure législative n'ont été prises pour enrayer les méthodes illégales. Le mouvement syndical n'a cessé de réclamer plus de moyens d'action pour les inspecteurs du travail mais ces demandes ont été globalement ignorées. Pour les syndicats, il est urgent de responsabiliser les entreprises donneuses d'ordre par rapport à leurs sous-traitants. Par ailleurs il est à noter que le secteur public n'est pas plus empressé que le secteur privé pour s'intéresser au respect de la loi de la part de leurs prestataires. Un scandale a éclaté dans la ville de Tampere : les autorités municipales se sont bornées à une condamnation molle du dumping social.

    Dans le même temps, l'administration, si laxiste dans l'application des règles de base du droit du travail, mène une action pointilleuse contre les discriminations à l'embauche. Elle vérifie soigneusement que les critères de recrutement ne puissent être considérés comme une forme ou une autre de discrimination. Si tel est le cas, elle envoie une note de mise en garde à l'employeur, l'enjoignant de mettre un terme à ces irrégularités et de se mettre en règle avec la loi sur l'égalité et les discriminations. Opération poudre aux yeux, pour donner à l'Etat une façade de garant de la légalité ? En tout cas, l'administration garantit la « concurrence libre et non faussée » à la force de travail, qui, une fois embauchée, peut se faire exploiter en toute liberté.

    Bien loin de répondre aux attentes syndicales, les mesures prévues par le gouvernement vont, si elles sont décidées et mises en application, renforcer le « dumping social » à travers l'exploitation de la main-d'oeuvre étrangère. Il travaille actuellement à l'élaboration d'une législation qui permettrait d'avoir recours à des travailleurs extra-communautaires. Les employeurs pourraient faire venir des travailleurs de Chine ou du Viet Nam, par exemple, pour une durée de 5 ans, sans garanties suffisantes au niveau des contrats de travail. Pour les syndicats, cela reviendrait à mettre en place un véritable marché aux esclaves.

    Pour contrer, dans la mesure de leurs moyens, les effets de cette mise en concurrence, les syndicats des services, estoniens et finnois, ont mis en place une collaboration structurée qui a aboutis à des résultats. Le syndicat estonien a pu signer des accords ou passer des compromis avec un certain nombre d'entreprises. Les émigrés finnois peuvent bénéficier, dès le jour de leur arrivée, des services que le syndicat finnois propose à ses membres. Dans la région d'Helsinki, ils peuvent bénéficier de stage de formation sur le droit du travail, les accords collectifs, la sécurité sociale... ce genre d'initiatives est appelée à s'étendre.

    Les travailleurs migrants sont de plus en plus nombreux à rejoindre les syndicats. Les problèmes rencontrés sont les mêmes que ceux éprouvés par les nationaux, mais les syndicats doivent intervenir plus souvent pour des situations d'exploitation aggravée, surtout quand le migrant ne parle ni le finnois ni le suédois. Actuellement, selon la centrale finnoise SAK, les migrants syndiqués sont au nombre de 17.000, alors qu'ils n'étaient que 4000 il y a deux ans.

     


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