• La « règle d'or » des prédateurs

    Ecrit le 1er avril 2012. Maintenant nous voyons arriver les effets du dit "Pacte de responsabilité" : coupe sombre dans les services rendus au public, restrictions dans le remboursement et la prescription des soins, le gel des retraites, etc....

    Le projet de constitutionnaliser les limites du déficit budgétaires par la « règle d'or » est bien la preuve que les intérêts privés ont totalement circonvenu les institutions politiques.

     Car cette règle d'or est celle des intérêts des rentiers, dont le niveau réel de la rente dépend de l'absence d'inflation ; leurs intérêts sur le court terme peuvent entrer en contradiction avec celui de l'économie réelle, qui suppose des investissements, dans les entreprises et dans la sphère publique, justifiés par les retours attendus, mais qui peuvent générer une certaine inflation. Cette « règle d'or » est celle des débiteurs privés des Etats -qu'ils soient citoyens résidents ou fonds de pension étrangers - dont les intérêts seraient pris en compte avant tout autre considération, deviendraient une valeur absolue, primant sur les plus prioritaires des droits humains en matière de santé, d'éducation et de couverture des droits élémentaires, primant sur le droit des fonctionnaires d'une juste rémunération du travail accompli.

     Mais qui donc est aux commandes de l'Etat ?

     Et qui donc est aux commandes des institutions politiques -Union européenne, FMI, Banque centrale- dont le lien avec le suffrage universel est des plus indirects et des plus ténus, mais qui prétendent mettre en tutelle les Etats ?

     Cette emprise de la haute finance sur les leviers de commande de l'Etat ou des institutions internationales ne cherche même plus à se cacher derrière des « hommes de paille » que pourraient être des hommes (ou des femmes) politiques ordinaires. Que l'on se souvienne du rôle de Goldman Sachs, en autre dans l'aide apportée à la Grèce pour le maquillage des comptes de la Grèce : c'est l'un de ses (ex)responsables qui est à la tête de la Banque centrale européenne.

     Qu'est-ce-que ce recours à la « constitutionnalisation » ? C'est une tentative de soustraire au jeu politique courant un certain nombre de dispositions relatives à des principes que l'on juge suffisamment fondamentaux pour les mettre au coeur du pacte républicain, de notre contrat social, de notre « vivre ensemble ». Ces dispositions, au-delà de leurs conséquences pratiques et matérielles, témoignent des valeurs que nous partageons et que nous voulons voir traduites dans les faits.

    Dans les pays laïcs, ces valeurs ne s'abritent pas derrière une quelconque garantie religieuse, elles ne sont pas définies de toute éternité par un « au-delà » qui serait supérieur à toute appréciation humaine. Et dans les pays qui se réferrent à une religion d'Etat, il y a toujours le principe délicat de l'interprétation de la volonté divine. La légitimité de la constitution est donc, comme la politique, est donc celle de la volonté populaire, mais qui y affirme là son identité en ce qu'elle a d'essentiel. La constitution n'est pas cependant immuable, parce que les hommes restent à tout moment maitres de leurs choix, et que les procédures pour que les grands principes définis trouvent leur application concrète peuvent toujours être améliorées. 

    Les procédures constitutionnelles peuvent donc à tout moment être interrogées sur leur efficacité au regard des buts poursuivis. Mais, parce qu'elles touchent au coeur de notre système politique, de notre capacité à être une société, les dispositions constitutionnelles sont mises à l'abri de jeux politiciens qui pourraient être déclenché un simple changement de majorité. Ceci donne aux règles constitutionnelles une grande force, puisqu'elles sont ainsi soustraites aux processus simples de révisions. Ceci rend difficile, en pratique, leur abolition, et sur le plan symbolique, cela consacre les principes que l'on veut promouvoir.

    Or que veut-on ainsi sacraliser par la « règle d'or » ? Sinon des propositions intenables ? Sinon le fait que les intérêts privés sont de façon absolue supérieurs au droit de vivre dignement de l'immense majorité ? 

    Que veut-on, sinon mettre à l'abri du débat la question de l'origine de la dette et ses mécanismes ? Débat où l'on s'apercevrait enfin que le problème de la dette n'est pas l'excès des dépenses mais l'insuffisance des recettes. Que par les décisions politiques du début des années 1970, les Etats se sont mis dans la dépendance des marchés privés, en leur confiant un rôle de régulation jusque là dévolu aux banques centrales. Et que ces intérêts privés, qui -au moins jusqu'à présent- font leur choux gras de l'endettement public, qui font monter les intérêts débiteurs au fur et à mesure que les la dette s'accroit, ces intérêts privés liés à l'allègement de la fiscalité envers les plus riches et les grandes entreprises, liés à l'exploitation accrue de la force de travail, ces intérêts privés veulent sanctuariser le principe sacro-saint du remboursement de la dette usuraire qu'ils détiennent à l'encontre des Etats, c'est à dire de nous tous 

    Ces intérêts privés, qui sont-ils ? Il y a d'une part une toute petite minorité qui tire les ficelles du jeu et en retire de substantiels profits financiers, ainsi que l'installation à des postes de pouvoir. Et puis il y a tous les autres, ceux qui tentent d'assurer leurs lendemains contre la faiblesse et la précarité de leurs futurs revenus. Dans cette catégorie rentrent tous ceux qui dépendent de la retraite par capitalisation, dans les pays où la capitalisation est la règle, et tous ceux qui contractent des contrats d'épargne et de prévoyance facultatifs pour se garantir un niveau décent de retraite, pour faire face à une éventuelle perte d'autonomie, financer les études des enfants, faire face à un investissement, à l'imprévu... Ceux-là, c'est un peu nous tous, pour peu que nous ayons même une toute petite capacité d'épargne. Ceux-là alimentent les « marchés » sans avoir de réelles capacités d'orienter le système, d'avoir prise sur l'utilisation sociale de leur argent. En cas de krack financier, ce sont ceux-là qui vont tout perdre, sans possibilité de préserver quoi que ce soit, sans possibilité de « rebondir ». Et ils le savent. Aussi est-ce-dans cette frange sociale que les réels profiteurs du système trouvent la base sociale qui leur est nécessaire pour maintenir en place un système absurde qui nous mène droit dans le mur. 

    Il est temps de sortir du cercle vicieux de l'individualisme. Il n'y a de véritables garanties pour l'avenir que celles qui s'appuient sur le collectif. L'épargne individuelle est légitime, mais elle ne peut nous protéger des accidents de la vie de façon efficace. Il est temps de comprendre que notre véritable sécurité repose sur la justice sociale, sur un pari vers un avenir créateur de richesses. Ceci implique que nous ayons tous cessé de confondre nos intérêts avec la toute petite minorité qui dicte sa loi au plus haut sommets des institutions politiques.


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